Pour une fois, ce n’est pas un oubli. Si, à l’époque, on n’a pas chroniqué J’Accuse, c’est que le film était transparent, à tel point qu’on se demandait en le regardant hier sur France3, si on l’avait vraiment vu. J’Accuse, c’est sûrement le pire film de Polanski, d’habitude grand cinéaste, mais débordé ici par sa volonté pédagogique, et il faut le dire, une mise en scène fainéante.
Mais, maladie du cinéphile, après la lecture d’un mauvais livre offert par la Dame de Bourges, fine Dreyfusarde*, et l’écoute d’un excellent podcast **, on a envie de revoir le film. On le cherche partout, mais hors de question de payer 8,99€ pour voir le chef d’œuvre, et voilà que les dieux du zapping nous le proposent sur France 3.
Bon, le film est toujours affreusement moche. Recolorisé en rouge et vert intenses, comme si Polanski avait tourné sans chef opérateur***, et tout retravaillé en post-production. Cette odieuse CGI transforme aussi sans talent des rues réelles en Paris d’époque. Seuls les décors, reconstitutions d’appartement 1900 magnifiquement éclairés par les fenêtres sauvent la direction artistique. La mise en scène est d’une fainéantise absolue, comme ce procès d’Emile Zola où Polanski fait venir à la barre les différents antagonistes, dans un ridicule achevé. Polanski veut faire œuvre pédagogique sur l’antisémitisme, notamment en filmant la campagne contre Zola comme les autodafés de la Nuit de Cristal, mais 1/ il survole son sujet et 2/ la bêtise de l’armée semble plus l’intéresser.
Car pour le reste – et malgré un cast impressionnant**** – les comédiens sont cantonnés à des caricatures de vieilles badernes de l’armée française, obéissants et imbéciles. Un seul sort du lot, Grégory Gadebois en commandant Henry, le seul qui cherche à sortir son personnage de la banalité.
Le bon point du film est de ne pas faire un film sur Dreyfus, mais sur le commandant Picquart, le vrai-faux héros de l’Affaire. Picquart, on l’a confié à Jean Dujardin, qui cherche désespérément LE grand rôle sérieux qui le sortira des comédies où il excelle. Ce n’est pas encore celui-là. Dujardin veut faire le mec, se la joue viril et coincé, ce qui n’est pas son genre de beauté. Il devrait apporter au rôle sa nature profonde, un peu d’ironie dujardinienne. A chaque fois qu’il le fait, ça marche plutôt bien… Mais, limité par son talent dramatique, corseté par (le manque de) mise en scène, borné par des dialogues très faibles, Dujardin ne peut guère faire plus.
Rôle compliqué, en vérité : Dreyfus fut sauvé par un commandant antisémite qui ne l’aimait pas beaucoup, mais dont, pourtant, la haute conception de l’Armée et de la République le fit s’insurger contre une erreur judiciaire. Pour autant, Picquart ne fut pas un héros total : quand on lui donnât l’ordre d’abandonner l’enquête, il obéit. Et ne sortit du bois que parce qu’il eut le sentiment que sa propre vie était en danger.
Le cœur du film était là, dans le paradoxe de l’affaire : condamné par une armée antisémite, Dreyfus fut sauvé par un antisémite. La dialectique entre un Capitaine qui refusait d’être une victime, ne croyait qu’en son innocence et à la possibilité d’une justice impartiale, face à un antisémite à la fois courageux et veule. Dreyfus est pourtant présenté comme falot, avec en face, Picquart, le « héros » du film contraint et forcé. C’est le cœur de cet affrontement qu’il fallait filmer, cette ambigüité qu’il fallait dénouer. Polanski était le cinéaste parfait pour ça, sur le papier. Malheureusement le cinéaste du Pianiste n’en fait rien, et filme son docudrama sans cœur à l’ouvrage, jusqu’à la dernière scène, seule bonne réplique du film. Picquart, devenu ministre, agrée que tout cela ne serait jamais arrivé sans Dreyfus. Qui lui réplique, cinglant : « Vous n’avez fait que votre devoir ».
* Le faux ami du capitaine Dreyfus, Philippe Oriol
** Alfred Dreyfus, le combat de la République, de Philippe Collin
*** Pas de bol, c’est Paweł Edelman, chef op’ attitré de Polanski (Le Pianiste, Ghost Writer…), mais aussi Ray, Lee Miller…
**** Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner, Grégory Gadebois, Didier Sandre, Melvil Poupaud, Éric Ruf, Mathieu Amalric, Laurent Stocker, Vincent Perez, Michel Vuillermoz, Denis Podalydès, Damien Bonnard…